Saga Alpine A 110

Depuis le 15 septembre 2001, Jean Rédélé, le père des Alpine, a donné son nom à une rue de la commune de Martin-Eglise, située à côté de Dieppe, où naquît en 1952 la première berlinette. Retour sur un modèle d'exception et une des plus belles sagas du sport automobile français.

sommaire :

Histoire : La berlinette 1961 - 1972

Martine Rénier le 10/08/2005

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La Berlinette

Dévoilée au salon 1962, la Berlinette A110 (son chiffre ne fait plus référence au type-moteur Renault) Tour de France possède 4 freins à disques, une surface vitrée agrandie et un arrière modifié pour accueillir l'ensemble moteur/radiateur.

La Berlinette A 110 de 1963 D.R.

La GT 4 de 1964 D.R.
Si elle reprend de nombreux éléments de la Berlinette A108, elle hérite du tout nouveau moteur 956 cm3 à 5 paliers de la R8, en configuration 55 ch, qui équipe aussi le coach René Bonnet...

En octobre 1962 on peut déjà, sur demande, commander une A110 1100 cm3 à moteur Gordini. Alpine propose aussi une version "80" ainsi que de nombreuses options: boîte 5, suspension Mille Miles, direction directe, antibrouillards, etc. Le coupé GT4 n'est autre que le "2+2" doté d'un arrière moins carré, plus élégant.

Née sportive

L'A110 débutera sa carrière en 1963. Une date à retenir. La saison 1963 débute en fanfare avec la victoire "scratch" au rallye des Lions de José Rosinski, nouveau directeur du Service Course Alpine. En parallèle, Grandsire court les 1000 km du Nürburgring sur une Berlinette 1100 cm3 "hémisphérique". Devant le formidable potentiel de ce moteur, la Régie le monte dans une R8. La R8 Gordini 1100 est née. Au Tour de France, sur les six Alpine au départ, Jacques Cheinisse, jeune vendeur Alpine à Dieppe, remporte la classe 1000 cm3 sur son A110 personnelle. Un exploit.

Jacques Cheinisse au tour de France 1963 D.R.

Fangio au pub Renault en 1964 D.R.
L'affrontement des Alpine "usine" et "privées" durera toute la saison 1963 et Féret finira 2ème au championnat de France GT. On parle de plus en plus d'Alpine, tant en rallye que sur circuit (avec les prototypes du Mans). Et, sur la route, on commence maintenant à les croiser.

C'est la fin de l'anonymat pour les Dieppoises dont le succès traverse les frontières. Le Brésil en produit 1000 par an. Baptisées Interlagos, elles y accumulent les succès en compétition. A l'époque, tiraillé entre René Bonnet et Jean Rédélé Renault choisit ce dernier…

L'année 1964 commence sous les meilleurs auspices. Après une participation à la Targa Florio, deux M64 enlèvent l'indice énergétique aux 24 Heures du Mans. En rallye, Cheinisse continue à faire des étincelles, ce qui lui vaut quelques volants "usine". Hélàs le règlement émanant de la CSI classe désormais l'A108 en GT , ce qui lui ôte toute chance de succès.

Rallye des Cévennes 1966 D.R.

La berlinette Tour Auto de 1964

La Berlinette a déjà évolué. Celle de Cheinisse au Tour Auto 1964 est une authentique "usine". Son moteur 1108 cm3 à culasse hémisphérique, alimenté par deux Weber double corps Ø 40, développe 92 ch. Le radiateur d'huile arrière est refroidi par une écope sur l'aile, et le radiateur d'eau est à l'avant.

La capacité du carter d'huile (exclusivement Shell Super M ricinée) a été augmentée, ce qui favorise le refroidissement. L'essence est répartie en 2 réservoirs, avant et arrière, et un robinet permet de passer de l'un à l'autre. La boîte 4 (R8 Gordini) reçoit un embrayage Ferodo à diaphragme.

Les suspensions proviennent également de la R8 G : 4 roues indépendantes à triangles superposés à l'AV et "essieu brisé" à l'AR. On trouve aussi une direction à crémaillère, des jantes 15" en acier chaussées de Dunlop Racing (450 x 15 AV et 500 x 15 AR) et 4 freins à disque Bendix. Des résistances de pare-brise éliminent la buée, talon d'Achille des Berlinettes.

D.R.
En décembre 1964, Sport Auto chronomètre l'A110 à 196 km/h en pointe et réalise 31,2 sec. au kilomètre DA. En 1964, Mignotet se penche sur les moteurs. A partir du 956 cm3 de la R8, il développe 4 évolutions : 998 cm3, 1100 cm3, 1149 cm et 1296 cm3. En 1964, Alpine remporte 2 titres de Champion de France, l'un en protos & l'autre en F3, sans compter les multiples victoires en rallye, aux mains des "bons clients" comme des pilotes d'usine.

1965 : un seul modèle et quatre versions

En 1965, la version de base (40 ch) de l'A108 disparaît du catalogue, ainsi que le Coupé Sport et le Coupé 2+2. L'Alpine A110 est déclinée en 4 versions. D'abord, 2 configurations de base :

- 956 cm3 boîte 4, 55 ch (Berlinette)
- 1108 cm3 boîte 4, 66 ch, (cabriolet, Berlinette, GT4)

La Coupe de Paris en 1965 D.R.
Ensuite, 2 versions poussées:

- "85", 1108 cm3 boîte 4, 85 ch (cabriolet, Berlinette, GT4), avec culasse grandes soupapes et double carburateur.
- "100" Compétition, 1108 cm3, boîte 5, 95 ch (cabriolet, Berlinette, GT4). C'est à dire la mécanique de la R8 G avec 5 ch de plus, grâce à ses 2 double corps horizontaux.

Au salon de Turin, Osi dévoile une Berlinette sans chromes ni moulures, avec des feux AR de Fiat 850. Elle préfigure la future A110 1300. Aux Cévennes 1965, apparaît une version 1440 cm3 Mignotet, élaborée sur base de 1300 cm3.

Ils se battent pour la piloter

L'année1966 démarre avec la victoire d'Hanrioud au Neige & Glace, suivie par de nombreux succès : Lyon-Charbonnières, Limousin, etc. A la Targa Florio, Rosinski-Delageneste remportent la catégorie 1300 devant Vinatier-Orsini et surtout une meute d'Abarth. A la fin de la saison 1966, l'Alpine A110 (1108 cm3), est enfin homologuée en Groupe 3 (500 exemplaires construits). Mais en Groupe 4, elle se montrera bien plus redoutable encore, grâce aux nombreuses variantes du moteur Gordini.

Rallye des Cévennes 1967 D.R.

Gérard Larrousse au Rallye des Cévennes 1967 D.R.
Tout ce que la France compte de rallyes vient récompenser les efforts de Dieppe et les plus grands noms de l'automobile se battent pour piloter la Berlinette. Comme Gérard Larrousse qui débute chez Alpine en 1967, Mauro Bianchi, Jean-Claude Andruet, Piot, Fiorentino, Vinatier, Nicolas, Thérier et tant d'autres, sans oublier les privés : Marnat, Nusbaumer, Neyret, Henry, Laurent, etc.

Le moteur de la R 16

Côté production, la grande nouveauté de 1967 est la commercialisation de la Berlinette 1500, à moteur de R16 modifié par Lotus, aussi monté dans la Lotus Europe. En raison des dimensions du bloc, le radiateur d'eau passe à l'AV, comme sur les Berlinettes de course, ce qui équilibre les masses et améliore le refroidissement. Le 1470 cm3 délivre 78 ch au lieu de 55 dans la R16. La boîte est à 4 rapports mais le 5ème est livrable en option. L'A110 1500 ne sera construite qu'à 42 exemplaires ! Mais elle servira de base à la future 1600.

L'Alpine remportera sa première victoire internationale au Lyon-Charbonnières 1968, avec Andruet. Durant toute la saison, elle volera de succès en succès et, consécration suprême, Vinatier lui offrira la Coupe des Alpes 1968.

Jean-Claude Killy visite les ateliers Alpine D.R.

Châssis entièrement équipé de l'A110 1300S D.R.
En fin d'année, au salon de Paris, le moteur 1500 Renault-Lotus fait place à celui de la R16 TS modifié à 1565 cm3 et 92 ch. L'Alpine 1600 est née. Elle garde son châssis à poutre centrale tubulaire, sa suspension indépendante et se chausse en Dunlop SP Sport 155 x 13 à l'AR. Le réservoir contient 38 litres. Le tout pour 25 600 Francs. Toujours au millésime 1969, la 1108 "100" disparaît du catalogue, puis le cabriolet et enfin la GT4 dont la production était devenue marginale. Tout est désormais concentré sur la Berlinette.

En 1968, un accord est passé avec Renault, qui distribue désormais la Berlinette dans son réseau, qui passe de 10 points de vente à 135.

Autre avantage : Alpine hérite du budget compétition de la Régie. Jacques Cheinisse change de casquette et devient chef du Service Compétition d'Alpine Renault. Avec des moyens limités, il réalisera des prouesses.

La berlinette A 110 millésime 1968 D.R.

La berlinette A110 1300 de 1969 D.R.

1969 : premier titre de Champion de France


Jean Vinatier Champion de France des Rallyes en 1969. D.R.

Jean Vinatier en 1969. D.R.
En 1969, la guerre fait rage entre Alpine et Porsche, d'autant que Larrousse vient de passer dans le camp allemand.

En début de saison, les forces s'équilibrent, puis arrive la Coupe des Alpes et le triplé sans précédent des Alpine avec Vinatier, Andruet et Lusenius.

Au Tour de Corse, l'Alpine s'incline devant la 911. Après sa victoire aux Cévennes, Vinatier sera finalement sacré Champion de France, juste devant Larrousse.

La coupe des Alpes de 1969. D.R.

Service d'assistance au rallye de Monte Carlo 1969. D.R.

De l'artisanat...


La chaîne de montage de l'A110 D.R.

1969 : Fangio au volant d'une A110 chez Alpine D.R.
La Berlinette se vend bien. Avec deux fois plus de commandes que de voitures, Rédélé est obligé de passer de l'artisanat à la série. Il triple la superficie de production dans une usine de 20 000 m2 construite à Rouxmesnil, près de Dieppe, qui emploie 350 personnes.

En 1969 la production totale atteint 636 unités, le double de l'année précédente! Mais il faut déjà préparer la future GT. Depuis l'abandon du cabriolet et de la GT4, Alpine ne propose plus que la Berlinette Tour de France Type A110. Pour remplacer la "70" 1108 cm3 qui disparaît du catalogue au millésime 1970, Dieppe présente l'économique "85", mue par le bloc 1289 cm3 de la R12 TS (81 ch), avec une boîte 4.

La gendarmerie française s'équipe en 1969 d'Alpine A110 D.R.

1970 : L'A110 exposée dans la vitrine du pub Renault sur les champs Elysées à Paris. D.R.
Les 1300 et 1300 Super deviennent 1300 G et 1300 S en gardant les mêmes caractéristiques. De son côté, la 1600 passe de 92 à 102 ch et se voit adjoindre au salon 1969 une version 1600 S, rivale des 911, reines de la catégorie GT. Le moteur dérivé du R16 1565 cm3 est proche de celui de la R12 Gordini, mais avec arbre à cames remodelé, soupapes plus grosses et rapport volumétrique plus élevé. Il délivre 125 ch et hérite d'une boîte 5. Excepté la "85", toutes les Berlinettes ont désormais le radiateur d'eau à l'AV, d'où leur prise d'air sous le pare-chocs.

Aux Routes du Nord 1970, Andruet étrenne le nouveau 1798 cm3 Mignotet, extrapolé du 1605 cm3, un moteur qui fera parler de lui dans les années à venir. Le début d'année sportive cafouille: au Monte-Carlo, puis en Suède c'est la débâcle. Dieppe renoue avec la victoire à l'Acropole et en Corse.

Le stand Alpine au salon de Paris en 1970 D.R.

Féret, Thérier et Cheinisse vainqueur du rallye de l'Acropole en 1970 D.R.

... à l'industriel


Tour de Corse 1970 D.R.

Tour de Corse 1970 D.R.
A l'aube de 1971, l'usine produit l'A110-1300 en différentes versions, plus la 1600 S, soit maintenant 1300 voitures par an. Les Alpine sont aussi fabriquées au Brésil, au Mexique, en Espagne et en Bulgarie. Cheinisse et son service compétition assurent les victoires et le prestige. Jean Rédélé voit la vie en rose. Il espère atteindre le cap des 2000 unités annuelles en 1971. En parallèle, il place tous ses espoirs dans le projet A310, à ses yeux la Porsche française. Du coup, on relègue la fabrication des A110 à Thiron-Gardais, Dieppe se consacrant aux nouvelles A310.

Alpine en profite pour épurer sa gamme. La 1600 disparaît au profit de la seule 1600 S. Excepté la "85", tous les modèles sont chaussés en jantes larges (Delta Mics) et les clignotants avant quittent le pare-chocs pour se loger sur l'aile. L'usine propose aux clients sportifs une 1600 S groupe 4, 155 ch, chaussée en 7 et 9 pouces, avec réservoir de 80 litres et allégée à 685 kg.

Coup d'envoi de la saison 1971 au Monte-Carlo. Profitant de l'absence des 911 S officielles, la Berlinette s'adjuge les 2 premières places avec Anderson et Thérier.

Cette victoire aura un effet retentissant pour les ventes. Rédélé doit copier l'Alpine victorieuse en plusieurs exemplaires afin de pouvoir l'exposer un peu partout.

La berlinette A 110 1600 S groupe 4 D.R.

Rallye de Monte Carlo 1971. Victoire d'Anderson devant Thérier. D.R.
En Italie et en Grèce, Alpine s'impose à nouveau et Anderson apporte à Alpine le titre de Champion du Monde 1971 des rallyes par marques. Désormais, la supériorité des Dieppoises est internationale

L'usine ne peut courir officiellement partout. Des A110 préparées "usine" sont donc livrées aux clients sportifs, dans le seul but de faire triompher les couleurs d'Alpine ! Au millésime 1972, la gamme se simplife. Renault ayant cessé la fabrication de la R8 Gordini, Alpine est contraint de supprimer les versions 1300 G & S. Ne restent au catalogue que 3 modèles : la "85" (81 ch), la 1600 S (138 ch) et la 1600 S Groupe 4 (155 ch).

En 1972, la puissance des moteurs a tellement augmenté que la boîte ne tient plus le choc. Il faudra attendre le Tour de Corse pour que les mécanos trouvent la parade : ils montent de gros pignons sur les 4 premiers rapports et juste un embryon de 5ème, pour être conforme à la fiche d'homologation. La victoire sera remportée par Andruet et Biche.

L'évènement de la saison 1972 se produit aux Cévennes. Cheinisse a demandé à Dudot et Mignotet d'installer un turbo "Hoflet" sur une Berlinette. Mais il est très brutal et son temps de réponse excède 3 secondes, ce qui rend l'Alpine turbo quasi-inconduisible. Dans ces conditions dantesques, "Thérier- l'acrobate" mènera ce monstre de 200 ch jusqu'à la victoire.

Jean-luc Thérier au rallye de Monte Carlo de 1971 D.R.

Tour de Corse 1972 D.R.

Renault entre dans le capital d'Alpine

En 1972, le PDG de Renault, Pierre Dreyfus, propose à Rédélé une prise de participation chez Alpine. Il déploie tant de persuasion que le Dieppois cède sagement la majorité de son capital à Renault, assurant ainsi la continuité de son œuvre et les emplois de ses collaborateurs.

Rédélé restera PDG d'Alpine jusqu'en 1978, puis il vendra entièrement sa firme à Renault. Notons qu'auparavant Rédélé avait reçu des propositions de Japonais, qu'il avait toutes refusées.

D.R.

D.R.
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