Histoire : Juan-Manuel Fangio

le 10/08/2005

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" Quel fut le plus grand pilote automobile de tous les temps ? " A cette question, un nom jaillit spontanément de la bouche des plus passionnés de ce sport : Juan Manuel Fangio. Il est vrai que les chiffres sont là pour leur donner raison puisque, en une vingtaine d'années, le célèbre pilote argentin a participé à plus de cent quatre-vingts courses (dans 23 pays différents), et s'est adjugé cinq fois le titre le plus envié : celui de champion du monde des conducteurs.

Juan Manuel Fangio est né le 24 juin 1911 à Balcarce, une petite ville argentinesituée à environ 400 km de la capitale, où son père exerce le métier de décorateur. A l'école, le petit Fangio ne se montre pas particulièrement doué pour les études mais sait prendre sa revanche sur les terrains de football, où il se rend dés son plus jeune âge. Il profite aussi de ses heures de liberté pour satisfaire une autre passion, celle de la mécanique, et fréquente régulièrement un petit atelier de réparation de la ville, dés l'âge de dix ans.

Six ans plus tard, il abandonne les études pour être apprenti mécanicien dans un garage de Balcarce, dont le propriétaire s'occupe, entre autres, de préparer des moteurs de course. Dès lors, son plus grand désir est de devenir pilote, mais il n'en a pour l'instant ni les moyens financiers ni le temps puisqu'il lui faut endosser la tenue militaire en 1932 et partir pour Buenos Aires.

Ford A préparée par Fangio en 1936 D.R.

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De retour à Balcarce, le jeune homme ouvre un garage avec l'aide de son père et de ses frères. Enfin, en 1934, un ami met à sa disposition une Ford A et lui permet d'effectuer sa première course. Mais ses débuts sont malchanceux puisqu'une rupture de bielle l'empêche de terminer l'épreuve. En 1938, il construit avec l'aide de son frère une puissante voiture, équipée d'un châssis Ford de 1934 et d'un moteur Ford poussé à 85 ch.

Inscrit à la course de Necochea, il réalise l'un des meilleurs temps aux cours des essais puis termine l'épreuve en septième position. Le résultat n'est pas brillant mais il constitue une première satisfaction pour l'Argentin. Faute d'une voiture convenable, il participe ensuite au Grand Prix de la République comme mécanicien, aux côtés d'un célèbre pilote de l'époque, Finocchietto.

L'épreuve, qui coûte la vie à cinq concurrents, laisse un amer souvenir à Fangio mais n'amoindrit pas sa passion pour le sport automobile.

Dès que les courses reprennent, en 1947, le pilote retourne sur les circuits, d'abord pour admirer une équipe de champions italiens venus se mesurer aux Argentins, puis, l'année suivante, pour se battre avec eux au volant non plus de la Chevrolet mais d'une Maserati que lui confie le gouvernement argentin pour le Grand Prix de Buenos Aires. Profitant des conseils prodigués par Varzi, qui connaît bien la voiture, Fangio se distingue lors de sa manche mais est obligé d'abandonner au cours de la finale. Wimille, qui a été harcelé par l'Argentin pendant presque toute l'épreuve, déclare à cette occasion : « Si un jour Fangio a entre les mains une voiture adaptée à son tempérament, il accomplira des miracles. »

Premier voyage en Europe en 1948, le gouvernement argentin décide de former une équipe de pilotes pour disputer les Grands Prix européens, et Fangio est désigné. Mais après une course malheureuse à Reims il retourne en Argentine et court à nouveau avec son ancienne Chevrolet.

En janvier 1949, il se classe quatrième au Grand Prix Perôn de Buenos Aires, mais la mort de Jean-Pierre Wimille, au cours des essais, empêche Fangio de se réjouir de cette première performance. Heureusement, une belle victoire l'attend au Grand Prix de Mar del Plata devant Ascari et Villoresi, avec la nouvelle Maserati 4CLT, et le pilote est à nouveau choisi pour défendre les couleurs de son pays en Europe.

Reims en 1948 D.R.

Avec sa Ferrari en 1949 D.R.
Après la victoire de San Remo, le pilote s'impose à Pau, à Perpignan puis à Marseille. Les fonds mis à sa disposition par le gouvernement de son pays étant épuisés, il s'apprête à quitter l'Europe lorsqu'un riche Argentin, propriétaire de champs de coton, lui offre une Ferrari.

En juin, il se rend à Monza avec sa nouvelle formule ; en dépit d'une panne de lubrification, qui rend la chaleur dans l'habitacle insupportable, il gagne l'épreuve brillamment devant Ascari et Bonetto. Quinze jours plus tard, à Albi, il ravit la victoire à Farina, puis doit de nouveau abandonner à Reims. Convaincu que sa voiture nécessite de coûteuses révisions pour pouvoir suivre le rythme des compétitions, Fangio rentre en Argentine, où un accueil triomphal lui est réservé.

De retour en Europe en 1950, il enlève le Grand Prix de Pau, puis il est invité, en même temps que Fagioli et Farina, à défendre les couleurs d'Alfa Romeo pour le Championnat du monde des conducteurs. A San Remo, Fangio lutte seul contre les Ferrari et les Maserati et franchit victorieusement la ligne d'arrivée. Peu après, il dispute pour la première fois les Mille Miglia et, avec une Alfa moins puissante que les Ferrari, il réussit à se classer en troisième position. Premier à Monaco, en Belgique et en France, il est encore en tête en fin de course à Albi quand son moteur prend feu.

Les flammes lui brûlent les jambes et la fumée l'empêche de respirer, mais la volonté l'emporte sur les souffrances et Fangio termine l'épreuve en vainqueur. Suivent d'autres succès, en Suisse et à Pescara, qui mettent à sa portée le titre de champion du monde à la veille de la dernière épreuve, à Monza. Mais, dès le début de la course, un ennui mécanique l'oblige à abandonner et Farina remporte le titre.

Sur une Alfa Romeo 1951 D.R.

GP de Monaco 1950 : Fangio sur Alfa Romeo 158 au virage du Bureau de Tabac. D.R.

La revanche

Très déçu, Fangio débute assez médiocrement la saison 1951 : troisième sur Mercedes au Grand Prix Peron, il doit abandonner à Buenos Aires lorsqu'il apprend qu'Alfa Romeo l'engage à nouveau dans son équipe. Fangio remplit son contrat avec une maestria étonnante : premier en Suisse, en France et en Espagne, deuxième en Grande- Bretagne et en Allemagne, il est champion du monde en fin d'année.

A Balcarce, où la ville entière l'attend pour l'acclamer, le pilote prend quelques jours de repos, puis, en janvier 1952, il est de nouveau sur les circuits. Après s'être adjugé six victoires sud-américaines en quelques mois, au volant de sa vieille Ferrari, il prépare son retour en Europe lorsqu' Alfa Romeo l'informe qu'elle se retire des compétitions.

Fangio ne reste pas longtemps sans volant car B.R.M. lui propose aussitôt de piloter l'une de ses voitures. Malheureusement, le modèle britannique est peu compétitif et Fangio doit abandonner au cours des deux premières courses.

Pour le Grand Prix de Monza, il dispose enfin d'une Maserati.
La veille de l'épreuve, il a disputé le Tourist Trophy et il lui faut rejoindre l'Italie en quelques heures. A Paris, apprenant que son vol est retardé en raison des mauvaises conditions atmosphériques, il emprunte la voiture d'un ami et arrive à temps pour la course. Épuisé et anxieux à l'idée de conduire une voiture inconnue, dont la mise au point n'a pu être effectuée à son gré, il se rend compte, dès les premiers tours de piste, du manque de stabilité de son véhicule, qui, ainsi qu'il le racontera lui-même plus tard, « chasse de l'arrière en accélération ».

GP Allemagne 1951 au Nürburgring : Fangio sur Alfa Romeo 159 D.R.

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C'est alors que va se produire l'accident, le seul et unique accident grave qu'ait jamais subi le champion du monde :

" A Lesmo, ma voiture commença à se déporter sur la piste. J'entrevis quelques bottes de paille qui auraient peut-être pu amortir le choc. Il s'agissait en l'occurrence de paille pressée, aussi dure que de la pierre.

J'entendis le crissement des pneus sur le goudron, le choc de la voiture, qui décollait du sol et se dirigeait vers une zone confuse d'arbres et d'ombre. Je m'agrippai au volant, mais le choc fut alors tel que je fus arraché de mon poste de pilotage et projeté en avant.

Ce fut à ce moment-là que je sus ce que signifie mourir en course. Tel un film au ralenti, je vis une branche fourchue se diriger vers moi... qui m'emmena dans un sifflement tandis que je planais vers des ombres obscures."

Trouvé sans connaissance, Fangio est hospitalisé pendant plus de quarante jours et reste dans le plâtre pendant cinq mois. En janvier 1953, le pilote se sent enfin rétabli et décide de prendre part au Grand Prix d'Argentine.

En dépit de son abandon en fin d'épreuve, il sait qu'il est à nouveau en pleine possession de ses moyens physiques et part disputer le Championnat du monde. Malheureusement, les diverses voitures mises à sa disposition ne sont guère compétitives et c'est Ascari qui remporte le titre.

Son année est cependant loin d'être négative car, à maintes reprises, il prouve qu'il n'a rien perdu de sa fougue ni de son talent : lors des Mille Miglia, alors qu'un ennui mécanique ne lui permet plus de conduire vite, il réussit à se classer deuxième, tandis qu'au Grand Prix d'Italie il s'impose devant Ascari et Farina.

En fin d'année, il remporte la difficile Carrera panaméricaine, au volant d'une Lancia Sport, et offre sa victoire à Bonetto, mort en cours d'épreuve.

Victoire de Fangio sur Lancia dans la Course Panaméricaine 1953 D.R.

Course Panaméricaine 1953 : l'arrivée groupée des trois Lancia D.R.

L'époque des Mercedes

En 1954, Fangio signe un contrat avec Mercedes, mais il ne peut disposer de sa nouvelle voiture avant juillet et participe aux premières épreuves de l'année avec sa Maserati. Il remporte deux victoires, à Buenos Aires et en Belgique, puis, au volant de la nouvelle puissante Mercedes, il gagne les Grands Prix de France, d'Allemagne, de Suisse et d'Italie. Pour la deuxième fois, l'Argentin est champion du monde.

En 1955, Fangio s'adjuge quatre Grands Prix, en Argentine, en Belgique, en Hollande et en Italie - et est à nouveau le détenteur du titre. Fangio participe cette année-là à la plus tragique épreuve du sport automobile puisque, au Mans, il se trouve juste derrière Levegh lorsque se produit l'accident qui coûte la vie à ce dernier et à une centaine de spectateurs. Réussissant à se glisser entre les véhicules accidentés, il est miraculeusement indemne. En fin d'année, la firme de Stuttgart annonce sa décision de se retirer de la compétition.

Fangio reçoit des offres de presque toutes les marques. Sur les conseils de son directeur sportif, Giambertone, il entre dans l'équipe Ferrari. Dès le début de la saison, l'Argentin s'octroie deux belles victoires à Buenos Aires puis à Mendoza, triomphe ensuite aux Douze Heures de Sebring, avec Castellotti, et à Syracuse, puis termine deuxième à Monaco et aux Mille kilomètres du Nürburgring.

Après ces brillants débuts, Fangio, qui est assez fatigué et déçu par l'ambiance de sa nouvelle équipe, décide de se reposer un peu avant de se rendre en Allemagne et en Grande- Bretagne, où deux nouvelles victoires l'attendent. A ce moment de la saison, Fangio, Moss et Collins sont à égalité de chances pour le titre. La course de Monza doit les départager.

Dès le début de l'épreuve, l'Argentin connaît des ennuis de direction et s'arrête au stand. L'issue du championnat semble donc plus que compromise lorsque Collins lui offre sa voiture. Fangio termine le Grand Prix en place d'honneur et, pour la quatrième fois, s'adjuge le Championnat du monde.

D.R.
Une fin de carrière éclatante

En 1957, Fangio a quarante-six ans et un palmarès sportif au-delà de toutes ses espérances, mais son goût de la compétition n'est pas mort, il veut participer à un dernier championnat. Quittant Ferrari pour Maserati, il prouve par quatre victoires - en Argentine, à Monaco, en France et en Allemagne - qu'il est encore imbattable.

De plus, il offre au public du Nürburgring la plus belle conquête de sa carrière , les favorites de l'épreuve allemande sont les Ferrari, d'autant plus qu'elles n'ont aucun ravitaillement à faire pendant la course.

Auteur du meilleur temps aux essais, Fangio ne réussit pas à prendre la tête en début de course mais rattrape vite Hawthom et Collins. Lorsqu'il estime avoir une avance suffisante sur ses adversaires, il rejoint son stand pour se ravitailler et changer de pneus. Quand il repart, Collins et Hawthorn ont repris la tête et possèdent à leur tour une bonne avance. Fangio réussit cependant à rejoindre ses adversaires en battant neuf fois le record du tour !

Les deux Ferrari, dont l'allure s'est ralentie, se laissent surprendre et dépasser. Cette brillante performance n'influe pas sur la décision de Fangio d'abandonner la compétition. Il a d'excellentes raisons pour cela : d'une part, les nouvelles techniques de construction (tel le moteur à l'arrière) exigent une méthode de conduite différente de celle qu'il a toujours pratiqué; d'autre part, après tant d'ambitions satisfaites, il sait qu'il est temps de céder la place à la jeune génération de pilotes.

En 1958, il dispute donc ces dernières courses, d'abord en Argentine, où il remporte le Grand Prix de Buenos Aires, puis en Europe, où il participe aux Cinq Cents Miles de Monza, puis au Grand Prix de France où, au volant d'une Maserati 250 F, il connaît des ennuis d'embrayage qui le relèguent à la quatrième place, derrière Hawthorn, Moss et von Trips.

Juan Manuel Fangio s'éteindra en 1995.

D.R.

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